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statue ambiorix tongres

  • Une histoire invraisemblable ! L’historien glontois, Eugène Devue, restitue à la Ville de Tongres un élément dérobé à la statue d’Ambiorix il y a 50 ans !

    aigle romain statue ambiorix tongeren tongres eugène devue ville de tongres.jpgCe jeudi 28 juin dernier, Eugène Devue, un glontois passionné d’histoire, s’est présenté au Centre Administratif de Tongres pour remettre officiellement aux représentants de la Ville un oiseau en bronze qui, dans des conditions jusqu’ici restées obscures, avait été soustrait de l’ensemble monumental dédié à Ambiorix trônant sur la Grand Place de Tongres. Cet oiseau de bronze faisait partie intégrante de la statue que l’on doit au sculpteur Jules Bertin et qui fut érigée sur la Grand Place de la Ville en 1866 et qui représente l’aigle romain vaincu par Ambiorix qui le foule à ses pieds.

    Cette pièce en bronze, pesant un peu moins de 5 kilos, figurait sur le dolmen à la aigle romain statue ambiorix tongeren tongres bureau.jpgdroite du chef des Eburons. Mais, cela faisait cinquante ans qu’il avait disparu !

    Voici l’histoire mirobolante que nous raconte l’historien glontois Eugène Devue :

    Un souvenir d’un demi-siècle refait surface…

    « L'histoire paraît invraisemblable. Elle est pourtant authentique.

    Un soir de janvier 2017, Gogri, le Cercle archéo-historique de la Commune de Riemst, organisait une conférence sur l'histoire d'Ambiorix. Frits Berckmans y exposait par le menu détail ses recherches sur la statue. Il y fit remarquer entre autres la disparition, aigle romain statue ambiorix tongeren tongres bureau 2.jpgpassée inaperçue de la plupart, de l’aigle et du glaive.

    Ce détail provoqua ce soir-là chez moi un déclic. Un souvenir lointain me revint en mémoire.

    C’était en octobre ou en novembre 1970, à Leuven, dans un kot d'étudiant au numéro 17 de la Parkstraat. (Certaines facultés francophones n’avaient pas encore déménagé à Louvain-la-Neuve suite au « Walen buiten » de 1968-69 et j’avais eu la chance de pouvoir y achever mon cursus universitaire).

    statue ambiorix delcampe.5 jpg oiseau entouré.jpgCe soir-là, des étudiants au retour d'une guindaille se racontaient leurs exploits plus ou moins "éthylisés", plus tonitruants les uns que les autres. Certains en rajoutaient sans doute un peu.

    Dans ce contexte, l'un d'eux narra une histoire que personne ne prit très au sérieux car, vantardise aidant, réalité et fiction se mêlaient dans un même brouillard alcoolisé. Aussi n’avais-je accordé aucune crédibilité à l'histoire que narrait l'étudiant éméché. Je prenais ces racontars  pour de la simple vantardise et les oubliai complètement.

    Pourtant le narrateur improvisé n'avait pas menti. Il n'avait rien inventé…

    Je ne peux garantir le détail précis, puisque les vérifications que je fus amené à entreprendre l’ont été 46 ans après les faits. Je n’ai pu me baser d’ailleurs que sur ce que j’ai pu recueillir comme témoignages auprès des personnes impliquées. Certaines n’étaient pas particulièrement bavardes ; d’autres avaient la mémoire défaillante. Les témoignages divergeaient quelques fois. Ces témoignages, je les ai recoupés tant bien que mal et j’ai tenté de les vérifier, sans pouvoir garantir l’absolue exactitude des détails, mais globalement la trame est correcte.

    La nuit du rapt …

    C’était presque certainement un samedi, à la nuit tombée. Ce jour-là avait eu lieu l’inauguration d’un dancing bien connu dans le Limbourg et dans la région liégeoise proche, le « Real », à la sortie de Tongres, le long de la chaussée vers Liège. Il devrait s’agir de l’année 1970…

    Un groupe d’une douzaine de jeunes gens avait largement profité des festivités organisées et des libations qui s’y étaient déroulées. Ils s’y étaient rendus avec 3 voitures bien remplies et avaient décidé de prolonger leur sortie nocturne dans le centre-ville. C’était déjà quelque peu « imbibés » qu’après l’inauguration du Real, ils avaient poursuivi la ronde des cafés de Tongres. La soirée avait été plus qu’ « arrosée ».

    Aux petites heures, ils étaient repassés par la place du marché où Ambiorix trônait sur son dolmen depuis septembre 1866, bien seul d’ailleurs, dans la fraîcheur de la nuit. Certains eurent l’idée de lui tenir compagnie sur le socle.

    On tenta l’escalade, qui en rebuta plus d’un, mais il se trouva un « mâle grimpeur » plus téméraire qui réussit, presque, à grimper à côté du chef des Éburons. Il s’était agrippé à l’aigle scellé dans un support métallique aux pieds d’Ambiorix. L’oiseau ne résista pas à la traction opérée par le grimpeur qui chuta du dolmen et se retrouva par terre avec l’aigle dans les bras. Le grimpeur inconscient aurait pu s’empaler sur le grillage en fer forgé qui entourait le dolmen et trouver une lamentable et douloureuse issue, pire que celle que réservait César à son ennemi juré. Le grimpeur improvisé échappait par chance au pire.

    Mais l’aventure ne s’acheva pas là. Le groupe, remis de sa première frayeur, poursuivit sa balade nocturne en emportant tout simplement la proie inattendue. L’oiseau d’airain accompagna donc les garçons dans leur tournée des estaminets qui allait durer jusqu’à la fermeture du dernier bistrot tongrois, ce qui à l’époque ne devait tout de même guère excéder 2 h. du matin...

    Le plus étonnant fut que personne, ni les tenanciers de café, ni les clients croisés au cours de la nuit, ni la police locale ne relevèrent le caractère surréaliste de la situation. L’oiseau n’était pas si discret pourtant ! 32 cm sur 19, pour un poids de 4 à 5 kg, sans ses ailes (dont il ne fut pas fait mention dans les témoignages recueillis).

    La scène aurait dû attirer l’attention, d’autant plus que, de plus en plus « remontés », les jeunes s’étaient mis en tête de vendre l’oiseau au plus offrant dans les bistrots qu’ils visitaient, question de pouvoir s’offrir quelques bières supplémentaires.

    Il ne se trouva pas d’acquéreur, sauf un bonhomme d’un certain âge, apparemment un « pilier de comptoir » notable qui voulait en offrir 500 francs, mais qui ne put les sortir de sa poche car il ne les possédait plus. Heureusement !

    C’est ainsi que finalement l’oiseau raccompagna le groupe quand celui-ci se décida à rejoindre ses pénates. Le retour se poursuivit sans plus de problèmes.

    L’aigle fut donc ramené au domicile de l’un des festoyeurs qui, lorsque le lendemain, le sommeil réparateur ramena la lucidité des meilleurs jours, prit conscience que l’aventure de la veille pouvait tout de même avoir certaines conséquences fâcheuses.

    Que faire maintenant ? Ramener l’oiseau, c’était s’exposer à la sanction publique.

    S’en débarrasser, c’était peut-être pire encore, si l’affaire venait à être connue. Ils avaient été nombreux tout de même et passablement éméchés. Presqu’inévitablement, l’un ou l’autre viendrait à vendre la mèche.

    Dans l’expectative, l’intéressé cacha l’oiseau sous un tas de charbon dans sa cave. Et pendant plus de 4 décennies, personne ne bavarda.

    Heureusement, l’aigle ne resta pas sous le charbon tout au long des 50 années que dura son rapt improvisé. Il en aurait assurément gardé des traces.

    Hormis la disparition de ses ailes, l’aigle se trouve dans un état de parfaite conservation. Il a viré au vert-de-gris, certes, comme d’ailleurs la statue d’Ambiorix elle-même avant sa dernière rénovation des années 2015-2016. Pour le reste, l’oiseau pourrait rejoindre Ambiorix sur son dolmen.

    Il ne tiendra désormais qu’aux autorités communales de Tongres de faire le nécessaire…

    L’aigle se trouve en effet en ma possession, dans un patelin liégeois, pas très loin de l’absurde frontière linguistique, et j’attends impatiemment qu’il puisse retrouver sa place sur le Grote Markt de Tongres.

    Comment l’oiseau est-il réapparu après 50 ans ?

    Au départ, il n’y avait pas eu la moindre intention de rapt ou de vol. C’est le hasard des circonstances qui a entrainé l’enlèvement, une escapade de jeunes, emportés par le goût de l’aventure, du plaisir inattendu, de la blague, l’abus de bière aidant, bien entendu. Rien de bien méchant. Pas la moindre intention « terroriste », révolutionnaire ou revendicative. On a fait bien pire usage du patrimoine depuis… ! Il est vrai que l’aigle aurait pu y laisser davantage de plumes, mais il a finalement survécu à cette aventure et pourra sans doute rentrer bientôt au pays. Il n’est pas question de banaliser le danger qu’a couru le patrimoine artistique et culturel de Tongres, mais il faut signaler la bonne volonté évidente de celui qui a choisi de restituer l’aigle, après l’avoir « préservé » chez lui près d’un demi-siècle…

    Il m’a fallu un peu de patience, quelques interviews discrètes, un mail en Malaisie, et la promesse - que je tiendrai - de ne pas révéler l’identité des auteurs. Ils ne sont plus si jeunes aujourd’hui, puisque le cadet a au moins septante piges au compteur, mais ils sont encore tous en vie, sauf un. Certains ont même gardé quelque chose du caractère frondeur et farceur de leur déjà lointaine jeunesse…

    Paix à eux. Ils ont finalement fait le bon choix. Ils ne ramèneront certes pas l’aigle en procession aux prochaines fêtes septennales à Tongres, mais Ambiorix le récupérera tout de même, très bientôt. Je le ramène ce jeudi 28 juin 2018 au centre administratif de Tongres. La ville retrouvera cet élément de son patrimoine culturel et historique.

    Nos septuagénaires auront peut-être bientôt le plaisir de revoir l’oiseau aux côtés d’Ambiorix sur le Grote Markt à Tongres.

    Ils ont promis-juré de ne plus tenter l’escalade du dolmen où se dresse fièrement et pour toujours le roi des Éburons.

    Eugène Devue (Glons, juin 2018) »

    Photos en haut : Eugène Devue en discussion avec Raymond Vaesen, Historien, Auteur d'un ouvrage à paraître sur Sluze (Sluizen) et, photo du bas, sur la gauche, Frits Berchmans Auteur du livre sur l'histoire de la statue d'Ambiorix (Edité par la Ville de Tongres).

    Côté Historique, rappel du contexte

    Le 4 septembre 2016 la ville de Tongres commémorait avec faste les 150 ans de l’érection de la statue d’Ambiorix. Celle-ci, après une absence prolongée pour rénovation, retrouvait sa place sur le Grote Markt.

    À cette occasion Jan Bex qui retraçait pour Het Belang van Limburg le parcours du chef germain citait l’ouvrage que Frits Berckmans avait consacré au monument élevé à la gloire du personnage. Une péripétie autour de la statue du mythique roi des Éburons n’était cependant pas évoquée : la disparition, depuis environ un demi-siècle, de certains attributs d’Ambiorix. L. Pechoux en fait mention dans une étude en 2011 spécifiant que l’oiseau est en place aux pieds d’Ambiorix jusqu’en 1965, signalant qu’au centenaire, il a disparu. Ce n’est pas exact, comme le montrera la narration qui suit. L’aigle, puisqu’il s’agit bien de l’aigle romain, est encore bien là jusqu’à son « rapt » en 1970.

    Le rapt de cet élément symbolique vient d’être élucidé, du moins partiellement. Qui mieux est, l’aigle a été retrouvé et pourrait bientôt reprendre sa place aux pieds du chef des Éburons sur la Grand-Place de la cité la plus ancienne de Belgique. Cette histoire quelque peu invraisemblable trouve son aboutissement aujourd’hui, près de cinquante ans après le rapt de l’oiseau royal.

    Mais d’abord, petit retour sur le passé : que fait Ambiorix sur le Grote Markt à Tongres ?

    Ambiorix statufié à Tongres était-il bien « tongrois » ou, plutôt, Tongres est-elle bien l’ancienne « capitale » des Éburons ?

    La ville avait été identifiée par les historiens du 19ème siècle comme étant l’ancienne « Atuatuca Tungrorum », la place forte des Éburons. Aujourd’hui, certains historiens sont plutôt d’avis que celle-ci se trouvait près d’Aix-la-Chapelle. (On lira à ce propos le très intéressant ouvrage de Raymond Vaesen qui paraîtra prochainement : “Strijden, lijden, leven en feesten in de heerlijkheid Sluizen”.).

    Quoi qu’il en soit, le chef historique de ce peuple germanique avait été une figure marquante de la Guerre des Gaules menée par Jules César et ses légions romaines. Ambiorix avait tenu tête au général romain et lui avait infligé à l'automne de l'année 54 av. J.-C. une de ses plus cuisantes défaites. Le massacre par Ambiorix des légions romaines de Sabinus et Cotta avait entrainé par la suite un véritable génocide-vengeur de la part de César et provoqué la quasi-disparition des Éburons. César n’était jamais parvenu à s’emparer d’Ambiorix malgré une traque acharnée menée à travers tout le pays et jusqu’en Germanie.

    Ambiorix pouvait donc devenir une figure exemplaire, un héros, présenté en exemple pour les générations à venir et nourrir un sentiment de force et de dynamisme pour la jeune nation belge.

    Sa statue, réalisée par Jules Bertin, sculpteur français immigré en Belgique à la fin du 19ème siècle, était considérée depuis son inauguration le 5 septembre 1866, comme un des emblèmes de la nation belge qui s’était cherché des « héros » et des symboles, pour donner consistance et consolider la notion de « belgitude ». Il fallait, en ces débuts du « Royaume Belgique », proposer une image forte de la Patrie. C’était l’époque où, les nationalismes jouant des coudes, il s’agissait de renforcer la présence « historique » au sein des nations européennes de ce « nouveau pays belge » créé de toutes pièces, après la scission des 17 provinces en 1830 et l’expulsion de Guillaume d’Orange.

    A côté de Vercingétorix en France, de Breydel et Pieter De Coninck à Bruges ou Jacques Van Artevelde à Gand, de Godefroid de Bouillon et d'autres encore, il fallait des « héros belges ». Plus tard de même, après la Grande Guerre, on choisira par exemple Gabrielle Petit ou le caporal Trésignies comme images de marque de l’héroïsme « belge ».

    Au 19ème siècle, à la constitution de la nouvelle Belgique, il fallait donc se créer un passé glorieux, montrer les « racines » de la nation, quitte à magnifier quelque peu un passé dont on ignorait à peu près tout. C’est dans ce contexte que la figure d’Ambiorix fut mise en valeur et magnifiée. Le personnage est bien réel, mais il n’est connu que par ce que César en a dit, qui le cite à de nombreuses reprises mais qui, en le présentant comme un adversaire coriace et retors, s’attribue en fait à lui-même toute la gloire de l’avoir définitivement mis à terre. Pour les fondateurs de la Belgique naissante, Ambiorix représentait l’idéal du guerrier et du chef libre et fort qui mobilise les populations. C’est ce qui valut à l’illustre barbu échevelé sa statue sur le Grote Markt à Tongres, accompagné d’une série d’éléments symboliques du rôle qui lui fut attribué dans cette « mobilisation patriotique ».

    Le sculpteur Jules Bertin se vit confier la conception d’une statue de ce « héros-fondateur ». Un solide forgeron, August Meesen aurait, selon Frits Berckmans, posé comme modèle pour le sculpteur. En fait, il y eut plusieurs réalisations du modèle actuel et celui-ci a même figuré, dans un premier temps, dans des expositions à Bruxelles et en France (voir l’ouvrage de Frits Berckmans : 150 jaar Ambiorix in Tongeren).

    On peut discuter de la valeur artistique de l’œuvre de Bertin. Le style est celui de son époque. Si notre « barbare » parait quelque peu exalté et « sauvage » dans la représentation qu’en donne le sculpteur, l’important était qu’il exprimât toute la vigueur et l’énergie du meneur et du combattant qui mène son peuple à la victoire et sauvegarde sa liberté. Cela, Bertin l’a à coups sûr réussi…

    Des attributs pour Ambiorix : un aigle et un glaive.

    A l’origine, la statue du héros comportait quelques éléments complémentaires, comme un aigle et un glaive, disposés sur le socle de la statue. Il ne s’agira ici que du seul oiseau.

    Selon Frits Berckmans, une carte postale illustrée de 1942 montrerait encore ces attributs aux pieds d’Ambiorix. Il existe en fait d’autres représentations photos ou croquis postérieurs à cette date, mais ils ne semblent guère avoir attiré l’attention, ni des touristes qui ont déambulé sur la place du marché, ni des Tongrois eux-mêmes. Ceux-ci, en effet ne se sont probablement même pas aperçu qu’un beau jour, l’aigle d’Ambiorix, avait disparu du dolmen qui fait office de socle à la sculpture, non pas dès 1942 comme le suppose F. Berckmans ; même pas dès 1965, comme le suggère L. Pechoux, mais quelque 5 ans plus tard, comme on le verra.

    Qu’était devenu l’oiseau symbole « immobilisé » sous les pieds d’Ambiorix ? On ne s’en était guère soucié puisqu’on ne s’en était pas aperçu !

    En fait il y avait, en 2016, déjà 46 ans que l’aigle avait disparu… !

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