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  • Nature – Projet de décret. Pies et corneilles bientôt au tableau de chasse en Wallonie ? Et d’autres espèces au banc des accusés

    Un projet de décret veut faciliter la destruction d’espèces accusées de causer des dégâts. Des espèces emblématiques dans le viseur. Et un front des associations environnementales en prévision.

    Les temps pourraient devenir assassins pour les pies et les corneilles. Et, au-delà, pour les blaireaux, castors, hérons et cormorans, accusés de nuire aux activités humaines. Un avant-projet de décret adopté par le gouvernement wallon prévoit que les deux premières, actuellement « protégées », soient ajoutées à la liste des « gibiers ». Et que les autres pourront plus rapidement et plus facilement être détruits à la demande d’un propriétaire, pisciculteur ou agriculteur se disant victime de dégâts. Le texte a été transmis au conseil wallon de la nature qui dispose d’un petit mois, vacances comprises, pour donner son avis. La pie bavarde et la corneille noire seraient, dit le texte, à l’origine « de nombreuses plaintes soit pour des dégâts aux cultures, soit pour des dommages à la faune et à la flore ». Ces deux volatiles font régulièrement l’objet de demandes de destruction. 26.000 pies et 50.000 corneilles ont été trucidées en 2013 ; 24.000 pies et 43.000 corneilles en 2014. Il serait plus logique, dit le texte, de sortir du système de dérogation individuelle et de permettre aux chasseurs de « réguler » les pies et les corneilles. C’est-à-dire de les chasser toute l’année, sauf pendant les périodes de reproduction, nidification et de dépendance des jeunes.

    Destruction de la petite faune

    Le projet de décret émanant du cabinet du ministre de la Nature René Collin (CDH) souligne le mauvais état de conservation de la petite faune de plaine en Wallonie (perdrix grise, alouette des champs, vanneau huppé, lièvre…). Il note que malgré les mesures prises pour améliorer l’habitat et la disponibilité de nourriture, les populations « continuent à régresser ». La chasse n’en serait pas responsable, ne représentant que 5 à 10 % des prélèvements. En revanche, la prédation serait « une cause importante de mortalité ». La pie et la corneille sont, dit le texte, dans un « état de conservation très favorable ».

    Le viseur ne s’arrête pas sur les deux volatiles. Il est braqué sur des espèces « devenues plus communes » connaissant « par endroits une réelle expansion » et générant « de plus en plus souvent des problèmes de cohabitation tant avec les activités humaines qu’avec d’autres espèces menacées ». Accusés : grand cormoran, héron cendré, blaireau, castor qui, à en lire le descriptif, causeraient des dégâts considérables et répétés. La solution : frapper plus vite et plus facilement les coupables. On se passerait de l’avis du conseil supérieur de la nature. Un avis consultatif que les destructions n’attendent souvent même pas. A l’avenir, les autorisations de destruction seraient données non plus par le patron du département de la nature et des forêts, mais par les directions régionales. La transparence (très) relative d’aujourd’hui deviendrait une parfaite opacité.

    Énervement en vue

    Les organisations de protection de l’environnement et les naturalistes se seraient bien passées de ce Noël. « Le signal est clair : ces espèces gênent. Il faut tirer dedans », dit le patron d’une association. L’analyse de la situation simplifie à l’extrême. En réalité, le problème des perdrix, des lièvres, des alouettes des champs, c’est le «nettoyage» des cultures. Les campagnes et les grandes cultures sont de plus en plus propres, plus lisses, sans être nécessairement toxiques. On a complètement détruit tout ce dont l’avifaune a besoin. Dans un champ optimal aujourd’hui, il n’y a plus rien d’autre que la plante cultivée. Dire qu’on va régler l’avenir de la perdrix ou du lièvre en détruisant les corneilles, c’est scientifiquement faux ».

    « C’est le retour au XIXe siècle », réagit-on à plusieurs sources dans le milieu naturaliste. « Clair : cela correspond à la demande de certains groupements de chasseurs de pouvoir tirer sur ce qu’on appelle les «becs droits». Pour le sport ».

    Pas de prolifération

    Les espèces en question prolifèrent-elles ? « Pour la pie, dit un expert, la situation est stable depuis des années. Les effectifs de corneilles sont en augmentation. Les populations de hérons diminuent. Idem pour le cormoran : on a perdu 60 % en Meuse en 3-4 ans et il n’y a pas eu de report sur les rivières. La seule augmentation se marque dans le Hainaut. L’impact sur les rivières à salmonidés n’a jamais été démontré ». Les dégâts ? Possibles localement pour les corneilles qui forment parfois des « gangs » non-territoriaux. « On ne peut pas nier qu’il y a une influence sur certaines espèces, mais la principale raison de leur baisse, c’est la perte des habitats ».

    Les dégâts dus aux castors et aux blaireaux ? « Dans 90 % des cas, c’est une tempête dans un verre d’eau, dit un habitué des expertises Et en tout cas, il ne sert à rien d’éradiquer : l’animal revient après. A moins que l’intention ne soit de supprimer toute l’espèce… » Le clash est assuré avec les environnementalistes. Et un des responsables de promettre « des conflits frontaux à propos d’espèces aussi emblématiques que le castor et le blaireau ».

    Bis repetita

    Ce n’est pas la première fois qu’on tente de s’en prendre à certains animaux accusés de causer des dégâts aux activités humaines (piscicultures, étangs, champs…). La précédente tentative, derrière laquelle certains identifient la même plume, date de fin juillet 2013, à la veille des vacances, une fois encore. Il s’agissait alors d’un projet émanant du cabinet de Carlo Di Antonio (CDH), ministre de la Nature de l’époque. Les arguments étaient les mêmes (les dégâts), les espèces identiques (mais on y retrouvait le goéland argenté). Le projet avait récolté un avis cinglant du conseil de la Nature, le jugeant faible, « basé sur des lieux communs et des données pour les moins obsolètes ou non fondées ». Cette fois, la version est plus étayée. Elle cite notamment des études et des articles scientifiques à l’appui de ses thèses. Reste à voir d’où elles viennent. Un argumentaire certes plus étoffé, mais non moins contesté. (MdM) (Le Soir vendredi 23 décembre 2016)

    On l’aura compris : dans les mois qui viennent les débats risquent d’être tempétueux.

    Regor